"C’est un bel objet, un dialogue entre générations, le reflet de notre culture et de son énergie créative" - Guillaume Le Goff nous présente Owen.Drp, reboot du magazine culte Clark

Entretien fleuve avec un passionné.

"Cela fait 10 ans qu’on me demande pourquoi je ne relance pas Clark". Guillaume Le Goff a toujours une certaine émotion au moment d’évoquer le magazine qu'il a co-fondé, le tout premier dédié à la street culture. Quant à la sempiternelle question de son retour, après sa disparition en 2012 et une cinquantaine de numéros, il l’a toujours reconnu logique : ayant promu et solidifié cette culture durant une décennie fondatrice, Clark aurait toute la légitimité à la documenter à l’heure de sa gloire, et toute sa place dans le panorama alors qu’aucun mag n’est venu le remplacer sur le créneau. S’il a longtemps dû répondre par la négative, Guillaume peut désormais acquiescer. Oui, Clark reprend vie, sous le nom d’Owen.Drp. Cette publication, imaginée pour accompagner l’évènement consacré à la street culture DRP - pour « Drop » - qui se tiendra du 23 au 25 juin au Grand Palais Éphémère à Paris, entend bien s’inscrire sur la durée. Rencontre avec son concepteur, entre présentation en bonne et due forme du nouveau projet, flash-back vers l’ancien et analyse de ce qui est advenu entre les deux. L’occasion de constater que la passion est demeurée intacte, et le costume d’ardent défenseur de la street culture toujours taillé à sa mesure.

Guillaume, tu as contribué à créer Clark, premier mag français dédié à la street culture, en 2001. Comment en es-tu venu à participer au lancement de cette publication ?

J’ai grandi en province du côté de Cholet, qui était un spot phare pour le skate au début des années 1990. J’ai donc pu m’immerger très tôt dans la street culture, qui n’en avait pas encore le nom, et constituait alors une contre-culture underground. J’ai fait du skate, un peu de graffiti, et puis je me suis investi dans le hip-hop sur le lieu de mes études, Rennes. J’y ai monté une association avec des potes pour organiser des concerts, et créé un fanzine de rap et culture urbaine qui s’appelait Matsa. Ma première publication sérieuse, j’avais déjà réalisé quelques petits fanzines auparavant, mais très DIY. J’ai fait partie de ces gens qui, tôt, ont cherché à réunir les énergies, à traduire des passions en événements, concerts, fanzines. Le mag, c’était à mes yeux le médium idéal pour être au cœur de ce qui se passait, de la richesse et de la créativité des ces scènes-là, hip-hop, skate, graffiti ou même techno, car on allait souvent en rave en parallèle des concerts rap. C’était l’envie d’en être un acteur, de contribuer à leur expression, à leur diffusion, à leur promotion. J’ai fait quelques piges pour des magazines de rap, RER notamment, puis j’ai été recruté par Tricks skatemag et m’installe à Paris en 2000. Très vite, avec l’équipe, on se rend compte qu’on a les mêmes passions, qui dépassent largement le skate. On se retrouvait dans nos petites piaules et on se disait "tiens, t’adores Futura", "oh, t’as un poster de Lee Scratch Perry", "hey, t’aimes les Beastie Boys", "ah, tu kiffes les sneakers"… On sentait qu’on avait un univers commun qu’aucun magazine n’exprimait. Tout était segmenté. Avec Clark, on a lancé le premier magazine lifestyle français.

Clark est souvent désigné comme le premier magazine français consacré à la street culture, mais vous l’appeliez aussi lifestyle. Comment le décrirais-tu ?

Nous, on n’aimait pas trop le terme de culture urbaine - et nous n’étions pas les seuls, d’ailleurs. À nos yeux, ça voulait tout et rien dire. On a été les premiers à avoir parlé d’un mag lifestyle, parce que c’était notre style de vie. On a senti qu’un mag pouvait ressembler à tout ce qu’on aimait, de même qu’on s’est rendu compte qu’il y avait des gens de notre âge, de toutes les couleurs, de toutes les origines, de tous les genres, de tous les coins de la France, qui avaient ce même lifestyle. Clark a voulu être le reflet de tout ça, la plateforme de tous ces individus ayant en commun énergie, ouverture d’esprit et curiosité. On voulait un mag où tu pourrais retrouver du fond et de la forme, où il pourrait y avoir une interview de Tinker Hatfield, d’Ed Templeton, de Clipse, mais aussi celle du directeur du Monde Diplomatique, celle du dernier label streetwear français, des collectionneurs de Medicom Toy ou Futura… On a senti rapidement qu’autour de Clark il s’instaurait quelque chose de l’ordre de l’affectif et de la communauté, qu’on a reflété dans les soirées qu’on organisait au Rex Club pour la sortie de chaque numéro. Clark est monté petit à petit, et pour nous démarquer, en 2005-2006, on est passé en bimestriel, on l’a dès lors présenté comme mag street culture, et on a confié nos couv à des artistes. 

KAWS, Parra, Murakami... On ne compte pas le nombre d'artistes avec qui Clark a collaboré pour ses covers, parfois bien avant qu'ils ne se révèlent au grand public. C'était ça aussi Clark, un dénicheur et une approche résolument graphique et arty. Comment procédiez-vous sur cet aspect ?

On travaillait pas mal avec une marque qui s’appelait Sixpack, le premier label streetwear indépendant avec une approche graphique, qui faisait des t-shirts avec Parra et une flopée d’artistes talentueux. Nous avions la même vision donc on a fait des covers avec Parra, Ill Studio, Steven Harrington, des Américains comme Obey, Espo, Barry McGee, Mike Giant et tant d’autres, désormais reconnus bien plus largement. Il y en a en effet beaucoup qui, au moment de notre collaboration, étaient en développement. On kiffait leur travail, on les approchait en allant sur des sites récupérer leur mail ou numéro de téléphone, et c’était parti. Ça se faisait très bien ! On se faisait des tchats, c’était facile.

Clark s'inscrit dans un contexte où la street culture était underground. Comment ça se traduisait en termes d'environnement ?

La culture était soit ignorée, soit mal exprimée. Il ne faut jamais oublier qu’à l’époque on a voulu mettre NTM en prison, que le rap était soi-disant un truc de caillera, que le skate était interdit… C’était un autre temps. De notre côté, on a toujours pris le meilleur de ce qu’on a pu prendre. Nous voulions être là-dedans, on sentait qu’on était nombreux, alors les prises de tête on les laissait aux autres. Oui il y avait un manque de considération, mais ça ne nous intéressait pas tout ça, nous on s’exprimait, on produisait, on rencontrait des gens. La passion, l’échange, les rencontres, c’était ça qui comptait le plus.

Tu as senti l'évolution de la street culture, des changements qui témoignaient d’un engouement croissant au fil des années ?

Je me rappelle qu’à la disparition de MySpace, il y a eu un flou où s’est incrusté Facebook. En 2008 on a commencé à recevoir des mails d’un petit blog qui s’appelait HYPEBEAST, qui nous demandait nos covers pour alimenter son contenu, t’imagines ? On était loin de se douter qu’HB deviendrait coté en bourse et son fondateur millionnaire ! De même, je me souviens être allé à Melbourne, invité pour un festival, et en avoir profité pour rendre visite à mon pote Woody qui venait de lancer un fanzine sneaker nommé Sneaker Freaker, qui là encore est devenu une référence internationale. On a aussi vu peu à peu des marques comme Nike et Adidas s’intéresser à la dimension culturelle, pas seulement par opportunisme, mais du fait d’une évolution naturelle, et d’un engouement populaire qui a drivé de nouveaux acteurs, consommateurs et surtout passionnés. Et puis en quelques années, il y a eu une tornade. La tornade digitale, la tornade web, la tornade Instagram. Moi après 10 ans de mag, de bouclages, de nuits blanches, de fêtes, de tournées, de voyages, j’ai voulu faire un pas de côté en 2010. Je désirais faire autre chose, bosser sur de nouveaux projets, alors j’ai quitté Clark et l’ai légué à une autre équipe. Malheureusement, le mag a disparu deux ans plus tard. 

Il y a un regret, de n’avoir pu assister à l'avènement de la street culture avec Clark ?

Souvent on me dit : "c’est dommage, si vous aviez continué Clark vous pourriez être millionnaires aujourd’hui, vous auriez pu bâtir HYPEBEAST avant HYPEBEAST puisque vous étiez déjà présents". Oui, bah oui, c’est un peu vrai. On n’a pas pris le tournant digital. Insta n’existait pas, on sentait qu’un truc arrivait mais on fonctionnait au jour le jour, on avait un mag papier, un site, on faisait un peu de vidéo. Et quand je vois le nombre de followers d’HB ou Booska-P aujourd’hui, et leurs communautésc’est énorme, mais pourquoi serais-je jaloux ? On a mis notre pierre à l’édifice, et c’est super. Je ne rate rien de ce qu’il se passe et reste très curieux. Aujourd’hui je suis professeur, je fais du conseil auprès des marques, je construis des events et des campagnes, je transmets. J’explique comment tout ça s’est transformé. 

De fait, si tu l’as connue comme une contre-culture underground, la street constitue aujourd'hui la pop culture. Comment analyses-tu cette évolution et quel regard portes-tu sur son état actuel ?

Elle n’est pas encore la culture de masse dominante, mais elle est évidemment devenue, par l’intermédiaire de la jeune génération, mainstream. On peut le dire, la street est la nouvelle pop culture. Je suis bien placé pour en parler, puisque je suis donc professeur intervenant sur le sujet dans des écoles de modede communication et en Business school. Je dis souvent que c’est une évolution/révolution, révolution parce que tout a changé, mais en même temps évolution parce qu’elle s’est faite progressivement. Le bouillonnement des années 1990 émanait des précédentes décennies, le punk et le hip-hop remontant aux seventies avec un gros développement dans les eighties, avant le début de l’explosion dans les années 1990, puis les années 2000 et 2010 où on est arrivé à quelque chose de mainstream. D’ailleurs aujourd’hui on ne parle plus de street culture, mais de culture contemporaine. La sneaker est devenue iconique, le streetwear est le style prédominant chez les jeunes, le rap est numéro un des charts et du streaming, les rappeurs sont les plus grands influenceurs, le skate, le surf et le breakdance sont des disciplines olympiques, la techno est sortie des teufs underground pour devenir une programmation majeure dans les festivals, comme le rap… il y a des signaux innombrables qui prouvent que la street culture est mainstream. Et personnellement, je me dis que c’est cool, qu’on a gagné. Certains qui ont connu l’âge d’or affichent parfois des regrets, mais je ne suis pas de ceux qui pensent que le rap ou la street culture étaient mieux avant, je trouve qu’il se passe des choses incroyables et que les jeunes arrivent à évoluer et exprimer des choses de manière formidable. On n’allait pas rester à des baggys et du boom bap, et ce qui est justement génial aujourd’hui, c’est que la proposition est très large. De même, je ne veux pas réduire la street culture actuelle à la dimension économique et financière. Je suis persuadé que si tu n’as pas la passion, tu n’évolues pas dans ce milieu-là. Mais il faut évidemment continuer à parler de valeurs, rappeler des choses importantes qui constituent l’essence de la street culture, qui est une contre-culture à la base, la voix des sans voix, le désir de renverser la table et changer l’ordre des choses face au conservatisme de la société. Désormais ses acteurs ont une grande influence, et de ce fait, une grande responsabilité ! Il y a des enjeux qui doivent être portés et prendre plus de place. Quand on regarde les perspectives d’évolution du marché de la sneaker, par exemple, se pose la question de l’impact écologique. Car comment faire cohabiter la passion, l’amour de la basket et du streetwear, avec la préservation de notre environnement ? HODEI, marque de sneakers 3.0 dont on parle dans le mag, s’est saisie de cette problématique. L’intelligence collective est suffisamment forte pour imaginer des solutions.

On en vient à ton retour aux affaires : 10 ans après sa disparition, tu lances finalement un reboot de Clark, nommé Owen.Drp, pour l'event DRP qui se tient à Paris du 23 au 25 juin. Comment le projet s’est-il concrétisé ?

Depuis 10 ans, on me parle tout le temps de Clark. C’est inscrit dans une forme de mémoire collective, des gens de ma génération qui ont connu la street culture des années 1990 et 2000, mais aussi des plus jeunes, qui ont découvert le mag par leurs grands frères ou dans les kiosques… Faire un mag, c’est une aventure qui demande énormément d’énergie et de ressources. Ce n’est pas que je n’avais pas envie, mais il faut dire que Clark s’est fait dans des circonstances uniques. En février, je reçois un appel de Nic Jones, que j’ai connu via son label Surface to Air, qui me parle de l’événement DRP porté par les gens du salon de mode Who’s Next, et me propose de faire un reboot de Clark. Le délai était serré, mais j’ai trouvé le challenge génial. On ne pouvait pas l’appeler Clark, déjà parce que c’est du passé, ensuite pour des raisons légales. J’avais mis plein de noms sur le papier, celui d’Owen est sorti du lot, il s’agit du grand-frère spirituel d’Hanakin dans l’épopée Star Wars. Ça sonnait bien, et comme l’idée était de faire un drop, en lien avec l’événement, on l’a rappelé dans le titre. Je voulais partir sur un autre projet qui serait un Clark-bis, inscrit dans le moment présent.

Il y avait donc, éditorialement parlant, la volonté de faire un pont entre Clark et Owen.Drp ?

Tout à fait. Quand j’en ai parlé aux équipes, j’ai fait part d’une volonté de faire un bel objet, et un dialogue entre générations, la mienne et les plus jeunes. On a voulu faire de ce mag un reflet de la culture telle qu’elle est aujourd’hui, le reflet de l’énergie créative qui règne à Paris - on s’est concentré sur Paris pour ce numéro-là - dans la musique, dans l’art, le design, la mode, les sneakers, la photo… L’idée était de faire un objet indépendant, pas un catalogue du salon. Le magazine fait 108 pages, ça a été un travail intense qui n’aurait pas été possible sans le directeur artistique à qui j’ai fait appel pour le projet, Arthur Teboul. Un DA formidable qui a fait l’ECAL et connaît aussi bien la street culture du début que contemporaine. Il me sollicitait depuis un moment pour qu’on fasse un projet ensemble, avec le mag l’opportunité s’est présentée et on a formé un duo productif. Nous avons travaillé avec plein de contributeurs pour des sujets sur des personnalités, des collectifs qu’on trouvait intéressants. On n’a pas pu parler de tout le monde, forcément, mais on espère que ce mag reflètera l’énergie de la street culture aujourd’hui à Paris.

Autre élément commun avec Clark, bien évidemment, cette cover qui interpelle. Tu nous expliques ?

C’est la photo d’un jeune photographe, Basile Bertrand. Son travail est à découvrir dans le mag où il a six pages de portfolio, il se consacre essentiellement à la jeunesse de banlieue. En regardant ses photos à un moment où on devait trouver la cover, on a vu cette image, et on s’est dit que c’était ce qu’il y avait de plus fort. Elle est folle, cette image. C’est de l’art, qui fait aussi un lien avec l’actualité en renvoyant au fait que la cagoule est devenue un objet de mode. Et puis, elle interroge. Qui est derrière le masque ? Pour répondre, il s’agit d’un rappeur de Riquet qui s’appelle KLM. Pour le verso, on a voulu faire un parallèle avec la couv, c’est l’œuvre d’Alice Gavin, une directrice artistique qui dirige un studio de création, tirée d’une campagne qu’elle a réalisée. On a trouvé qu’elle faisait écho à la couverture tout en étant très poétique.

Songes-tu à pérenniser le mag ? Clark a disparu il y a dix ans, mais sa ligne édito résonne plus que jamais dans l'actualité. Une publication lifestyle et street culture aurait toute sa place dans le panorama médiatique !

Depuis trois mois, je parle avec des rédacteurs, des photographes, des illustrateurs, des graphistes, des DA, des artistes, des gens de labels, de studios de création, de marques… J’ai eu un plaisir énorme à échanger avec toutes ces personnes, de diverses générations. Tout le monde est enthousiaste. Le format papier est irremplaçable, il y a un truc incroyable avec le papier. Donc on va voir. On va voir comment c’est accueilli, comment on en parle, on espère qu’il plaira et qu’on s’inscrit sur la durée. Oui, j’espère qu’on va se développer, qu’il y aura un numéro 2, 3, 8 et plus encore ! Il y a tellement de choses à exprimer, tellement d’acteurs, tellement de belles choses, qu’un rendez-vous tous les 3/4 mois qui serait une petite synthèse aurait toute sa place, en étant complémentaire avec ce qu’il y a sur le digital. Je pense qu’on est nombreux à le vouloir, y compris les plus jeunes dont on dit souvent - à tort - qu’ils ne lisent pas. Avec une belle forme et un beau fond, je pense sincèrement qu’il trouvera son public.

Le magazine Owen.Drp est d'ores et déjà disponible sur kdpresse.com, en kiosques (Relay...) et points de ventes sélectionnés.